Qu’est-ce que la santé ? Selon la définition de l’Organisation mondiale de la Santé, la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. Bien que cette définition ait été formulée pour les êtres humains, nous pouvons considérer qu’elle s’applique également aux grands singes non humains, nos plus proches parents avec lesquels nous partageons de nombreuses caractéristiques génétiques, anatomiques et physiologiques. En matière de santé, les similitudes entre les humains et les grands singes concernent notamment la transmission réciproque de maladies, la santé sociale et mentale, les relations entre la santé de l’individu, du groupe et de leur environnement, ainsi que l’éthique des traitements destinés à soigner les maladies. La santé des grands singes est par conséquent un concept multidimensionnel et de portée générale qui englobe la conservation, la santé publique, la qualité de vie et le bien-être. Par ailleurs, il varie selon les échelles et les milieux, selon qu’il s’agit des individus ou des populations, de grands singes sauvages ou captifs.
Les grands singes appartiennent aux espèces en danger et les maladies infectieuses représentent un risque grave pour leur survie. Les maladies sont souvent citées aux côtés de la disparition de l’habitat et de la chasse comme les trois principales menaces clairement liées qui pèsent sur ces primates. Par exemple, les projets de développement fragmentent et réduisent l’habitat des grands singes, et s’accompagnent souvent d’une recrudescence de la chasse, deux facteurs qui favorisent un rapprochement entre les humains et ces animaux, et accroissent par conséquent le risque de transmission de maladies infectieuses. La destruction et la fragmentation de l’habitat peuvent aussi conduire à des problèmes de santé, en raison, non pas d’infections, mais de l’évolution des microclimats, de la pollution, du stress, de la raréfaction de la nourriture et de la diminution de la continuité écologique (ce qui entrave le brassage génétique et l’accès à des partenaires).
Compte tenu des similitudes entre les humains et les grands singes non humains, ces deux groupes sont sensibles aux mêmes maladies, ce qui signifie qu’il existe un risque élevé de transmission de l’un à l’autre (donc de zoonoses), voire potentiellement de débordement interespèces. Les agents pathogènes respiratoires en particulier sont reconnus comme cause importante de maladie souvent fatale chez les grands singes hominidés sauvages, le rôle des humains dans la propagation de ces maladies étant mis en évidence par le suivi vétérinaire et les outils de diagnostic. En même temps, la transmission des grands singes aux humains est aussi un sujet de préoccupation puisqu’il a été confirmé que l’Ebola et le VIH figurent parmi les maladies infectieuses qui nous ont été transmises par ces primates. L’augmentation de la pratique de la chasse et de la consommation de leur viande sont des facteurs aggravants.
Compte tenu de ces relations, nous ne pouvons pas séparer la santé des grands singes de celle des humains, ni même de la santé sur la planète. En matière de conservation de ces espèces, on considère de plus en plus qu’il est capital d’avoir une conception plus globale de la santé. Si historiquement la création d’aires protégées destinées à séparer les populations des espèces animales fut de fait le moyen de protéger les grands singes, d’autres approches plus intégrées ont récemment vu le jour. En particulier, l’approche Une seule santé est en train de devenir un outil indispensable pour servir les ambitions de la conservation des grands singes relatives à la santé. Cette approche trouve son origine dans la prévention de la transmission de maladies infectieuses interespèces, entre les humains, les animaux domestiques et les espèces sauvages, mais le concept a rapidement évolué. Aujourd’hui, Une seule santé est reconnue sur le plan mondial comme une théorie du changement transdisciplinaire qui concerne les relations entre les personnes, les animaux, les végétaux et leur environnement commun et vise à formuler et à mettre en oeuvre des solutions face à une situation complexe. Une seule santé garantit l’inclusion de toutes les parties prenantes concernées dans des processus visant à remédier à une situation donnée, conformément à la théorie selon laquelle l’inclusion mène à des solutions plus efficaces, plus faciles à mettre en oeuvre et plus pérennes, à la fois in situ et ex situ.
Les grands singes vivent dans des milieux très variés, que ce soit au sein de populations sauvages dans leur habitat naturel (loin des humains ou un espace anthropisé), dans des refuges ou des centres de réhabilitation situés dans leur pays d’origine, dans des zoos ou des refuges dans les autres pays du monde. Chacun de ces milieux comporte, pour leur santé, des risques et des enjeux qui lui sont propres, la gestion appropriée de ces risques étant primordiale pour leur protection, leur bien-être et leur survie à long terme. Leur comportement et leur organisation sociale influent également sur le risque de maladies et les conséquences qu’elles entraînent. Par exemple, si la vie en groupes sociaux peut apporter un certain nombre d’avantages sur le plan de la santé, comme une meilleure protection contre les prédateurs et le fait de disposer de partenaires pour le toilettage favorisant la santé sociale et l’élimination d’ectoparasites, la vie en société n’est pas sans danger, en particulier en raison du risque accru d’exposition à des maladies transmissibles. Par ailleurs, les préférences alimentaires peuvent également induire un risque pour la santé : par exemple, les chimpanzés et les bonobos qui consomment de la viande de mammifère sont susceptibles d’être exposés aux agents pathogènes de leur proie.
Le bien-être des grands singes ayant aussi son importance en matière de santé, il est intéressant de l’appréhender et de le mesurer tant dans les milieux sauvages que dans les situations de captivité. Le bienêtre animal est indissociable de la façon dont un animal perçoit sa vie et le véritable bien-être se définit comme « un état de bien-être général qui résulte de l’équilibre entre les émotions, le mental et le physique. » En captivité, les grands singes sont souvent confrontés à des problèmes de santé ou à la maladie à cause de l’exposition à des agents pathogènes, à des polluants, au stress et/ou en raison d’une mauvaise alimentation et du manque de soins. Dans la nature, les projets de recherche et les excursions touristiques qui rapprochent les humains des grands singes sauvages présentent aussi un risque pour leur bien-être en termes de trouble du comportement, de transmission de maladies, de trop grande habituation, d’agression, de conflit et de stress.
Faut-il intervenir pour assurer le bien-être des grands singes, tant dans leur habitat naturel qu’en captivité, quand et comment ? La question est complexe, en particulier dans les cas où les problèmes de santé sont imputables à l’action humaine (p. ex. lors de la libération d’un collet). L’intervention peut être destinée à améliorer la santé d’un individu, d’un groupe, d’une population ou d’un écosystème. Elle dépasse donc le cadre du bien-être et touche la problématique de la conservation. La décision d’intervenir en cas de blessure ou de problème de santé dépend du contexte et, de manière générale, elle est prise en fonction des spécificités de l’environnement, de l’accessibilité de l’animal ou des animaux, et du potentiel d’amélioration du bien-être ou de la conservation de l’individu, de l’espèce ou de l’écosystème concernés. La prise de décision s’inscrit également dans des questions d’éthique et la décision de ne pas intervenir doit être justifiée au même titre que celle d’intervenir.
Dans les précédents volumes, La Planète des grands singes s’est intéressée aux industries extractives, à l’agriculture industrielle, au développement des infrastructures, et à la destruction, à la capture et au trafic. Ce cinquième volume traite d’un thème qui est lié à toutes ces activités : l’incidence des maladies et autres considérations de santé sur les grands singes et leurs habitats. Il est consacré aux liens entre les questions de santé et la conservation des grands singes et présente une analyse approfondie des principales conséquences plausibles des maladies, infectieuses ou non, sur la santé des populations sauvages et captives. Il explore en outre l’impact du tourisme et des activités de recherche sur la santé des grands singes, ainsi que le rôle de l’approche Une seule santé sur leur conservation. Par ailleurs, il émet des recommandations, aussi bien en matière de mesures de prévention des catastrophes que d’éthique et de modalités pratiques concernant les processus décisionnels relatifs aux interventions humaines ciblant les problèmes de santé des grands singes. La deuxième section de ce volume, qui brosse un état des lieux général de ces primates dans leur habitat naturel et en captivité, réévalue les impacts potentiels des projets de développement (agriculture, exploitation minière, infrastructures) sur leur santé, grâce à la mise à jour des études de cas publiées dans les volumes précédents de La Planète des grands singes. Cette section présente pour finir des données chiffrées actualisées pour l’ensemble de la planète : estimations d’abondance des grands singes vivant dans leur habitat naturel et statistiques des populations en captivité (zoos, centres de sauvetage et de réhabilitation, refuges).
Les problématiques liées à la santé, aux maladies et au bien-être des grands singes sont certes complexes, mais la santé est clairement liée à la capacité des populations à survivre et à se reproduire, et influe à terme sur leur état de conservation et leur évolution. En explorant les relations entre les grands singes, les humains, l’environnement, la santé et la maladie, ce volume brosse un panorama sans précédent des menaces les plus sérieuses qui planent sur ces primates et sur leur bien-être, mais aussi sur les populations humaines.
Alors que l’Anthropocène suit son cours, l’impact de l’humanité sur l’ensemble des écosystèmes de la planète devient plus visible et mieux connu. Ceci sans compter que la déforestation, l’intrusion dans les habitats naturels et d’autres activités humaines induisent des contacts plus fréquents entre les populations humaines et diverses formes de vie sauvage, notamment les virus, les parasites et les bactéries. Il en résulte un risque accru de transmission de maladie, avec de graves conséquences pour la protection de la biodiversité et la santé humaine. En effet, les maladies infectieuses figurent souvent parmi les principaux facteurs menaçant la conservation des grands singes, au même titre que la disparition de l’habitat et la chasse, qui peuvent aussi impacter leur santé. Ceux qui vivent en captivité dans des refuges ou des zoos par exemple, ne sont pas épargnés par les problèmes de santé induits par la plus grande proximité humaine, auxquels s’ajoute le risque de syndromes gériatriques et psychologiques. Le débordement de pathogènes infectieux peut également concerner les refuges.
Rassemblant des recherches et analyses originales ainsi que des études de cas thématiques et les bonnes pratiques qui se font jour, ce volume de La Planète des grands singes vise à faire progresser les programmes de conservation sur le front de la santé et des maladies. Il présente une synthèse des enjeux relatifs à la santé de ces primates et aux maladies qui les touchent. Divers domaines sont explorés : éthique des interventions et de la gestion de la santé des grands singes, impact des activités de recherche et du tourisme, stratégie Une seule santé, gestion des catastrophes et protection des grands singes. Il met en évidence les liens qui existent entre le bien-être des grands singes et celui des populations qui partagent eurs habitats, tout en exposant les avantages de l’intégration de la conservation dans les démarches de santé, les activités sociales et économiques (y compris dans les secteurs tels que les industries extractives, l’agriculture industrielle et l’aménagement d’infrastructures), et dans la réglementation et les pratiques à tous les niveaux, du local à l’international.
Cet ouvrage (en format électronique) peut être consulté en libre accès via Cambridge Core et sur www.stateoftheapes.com.
“Fidèle à son ambition de combattre les graves menaces qui planent sur les grands singes hominidés et les gibbons à l’échelle planétaire, la Fondation Arcus publie La Planète des grands singes, une série percutante qui invite à porter un regard critique sur les enjeux soulevés par la conservation de ces primates. Si chaque génération fait face à son lot de défis, l’histoire ne nous offre que rarement la possibilité de peser sur la destinée de toutes les générations à venir. Les grands singes hominidés et les gibbons sont les maillons essentiels d’une chaîne qui relie notre histoire évolutive et notre avenir ; en conservant ces espèces, c’est une part de nous-mêmes que nous conservons.” — Inger Andersen, Secrétaire générale adjointe des Nations unies et Directrice exécutive du Programme des Nations Unies pour l’environnement