Ce qui suit est l’avant-propos complet tel qu’il apparaît dans le livre.
Par Jon Stryker
Président et fondateur de la Fondation Arcus
Parrain de la nature de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature)
Il y a dix ans, l’équipe de la Fondation Arcus oeuvrant pour la conservation des grands singes m’a proposé de produire une nouvelle collection de rapports sur la situation de ces primates. Inspirés par leur travail aux côtés de nos nombreux partenaires et donataires aux quatre coins du monde, mes collègues avaient pleinement conscience de la valeur inestimable des connaissances que ceux-ci détenaient sur une grande diversité d’enjeux complexes touchant les populations de grands singes, mais aussi de l’éparpillement considérable de ces connaissances qui les rendait difficilement accessibles. À cela s’ajoutait le fait que les grands industriels, les investisseurs, les organismes publics et d’autres acteurs prenaient souvent des décisions aux consequences extrêmement préjudiciables pour les animaux comme pour leurs habitats. Ces mauvaises décisions étaient dues au fait qu’il leur manquait les informations et analyses utiles à l’élaboration de solutions éclairées et pérennes, et qu’ils ignoraient, faute d’indications claires, où trouver ces informations, ainsi que les experts à même de les guider.
J’ai toujours eu la conviction qu’Arcus pouvait apporter plus qu’une aide financière à ses donataires qui sont en première ligne. Ce projet me semblait offrir une excellente occasion d’investir dans l’action collective afin de catalyser la production de connaissances dans le champ concerné et de promouvoir ainsi véritablement la conservation des grands singes hominidés et des gibbons. Nous n’étions pas sans savoir que ce genre de projet, inédit pour la Fondation Arcus, présentait un risque, mais il nous semblait en valoir la peine. Nous espérions que la série s’impose comme un recueil de connaissances incontournable pour les acteurs de terrain, mais nous l’imaginions aussi comme une source d’information pour les hauts dirigeants politiques, industriels et financiers du monde, souvent amenés à prendre des décisions déterminantes ayant une incidence directe sur les populations de grands singes à l’échelle planétaire.
Quelques mois seulement après ces premiers échanges, nous entamions une collaboration de plus de dix ans avec Cambridge University Press, grâce à laquelle cinq volumes ont vu le jour. Je ne suis pas peu fier d’avoir pu participer à cette entreprise, notamment à cet ultime ouvrage, d’une actualité époustouflante. En effet, la plupart des habitants des grandes villes dans les pays les plus développés semblent souvent ne pas beaucoup s’intéresser aux animaux non humains, à part à leurs animaux de compagnie. Avant la pandémie de covid-19, ils n’étaient guère concernés par le risque présenté par les maladies pour ces animaux, qui leur paraissait n’avoir aucun rapport avec leur vie. Avec l’aide de leurs collaborateurs et collaboratrices, les personnes en charge de l’édition ont entamé l’élaboration du dernier ouvrage de la série en 2020, quatre ans seulement après l’épidémie d’Ebola de 2014-2016, et en plein débat polémique sur l’origine du nouveau virus SRAS-CoV-2, attribuée tantôt à un marché chinois, tantôt à un laboratoire, voire à une autre cause. Le lien entre santé humaine et santé non humaine revenait en pleine figure à l’espèce humaine, à une échelle jamais vue, en tout cas de mon vivant. Les humains étaient confrontés au fait que les relations entre notre santé et celle des autres espèces sont inextricables et qu’elles entraînent d’énormes enjeux.
Les acteurs de la conservation, les scientifiques et les écologistes s’attachent bien évidemment depuis longtemps à comprendre et à contrer la menace que représentent les maladies pour la santé et la sauvegarde de millions d’espèces qui font partie intégrante d’écosystèmes aussi indispensables à l’ensemble du vivant sur Terre qu’ils sont caractéristiques du monde tel que nous le connaissons. Chaque jour, entre 150 et 200 espèces disparaissent, un rythme qui s’accélère incontestablement avec les changements limatiques. Cette perte est colossale tant sur le plan de la valeur intrinsèque des espèces concernées que de leur fonction dans le maintien de la diversité et de l’intégrité biologiques de la planète. La beauté et le charisme des grands singes menacés font de ces animaux un thème mobilisateur pour une série comme celle-ci : ils partagent des paysages fragiles avec une multiplicité d’autres espèces exposées et des communautés humaines marginalisées, tandis que leur taux de reproduction lent augmente leur vulnérabilité au risque d’extinction. On ne vantera jamais assez l’intérêt de ce volume (ni de ceux qui le précèdent) pour les acteurs de la conservation des grands singes dont certains en sont les auteurs et autrices, pour moi-même, et pour quiconque s’intéresse vraiment à la construction d’un avenir durable.
Les diverses contributions de ce volume exposent de manière remarquablement efficace toute la complexité des menaces qui planent sur la santé et le bien-être des grands singes, ainsi que les compromis proposes par la panoplie des méthodes visant à y faire face. De précieuses informations y sont présentées : similitudes entre la susceptibilité des grands singes humains et non humains aux maladies, différences entre les scénarios de maladies et de gestion de celles-ci selon qu’il s’agit de grands singes sauvages ou captifs, importance des risques non infectieux pour leur santé, risques infectieux susceptibles d’être générés par des stratégies comme le tourisme ou la recherche, conçues pourtant pour atténuer d’autres facteurs délétères pour leur santé.
Chaque chapitre livre d’intéressantes perspectives sur ce qui peut être fait concrètement tout en indiquant les déficits de connaissances et les problématiques essentielles dont doit se saisir la recherche, ainsi que les cadres d’analyse et les concepts utiles pour les travaux futurs. Le chapitre 2 sur le mouvement Une seule santé offer par exemple une démonstration précise et convaincante de l’unicité de la santé de toutes les composantes du milieu naturel, qu’il s’agisse des humains, des animaux non humains, des plantes ou des océans. Toute perturbation d’un des rouages du système est susceptible d’en compromettre sérieusement la stabilité. Assurer son bon fonctionnement est un impératif complexe qui exigera des méthodes rigoureuses, fondées sur des données factuelles, à l’instar de celles présentées dans les études de cas de ce volume.
Naturellement, la prise en compte d’Une seule santé ne dépend pas que de la science. Elle repose sur la prise de conscience et l’action collective d’une constellation d’acteurs individuels et institutionnels : d’ailleurs, l’ouvrage souligne l’importance de l’harmonisation de l’action avec les objectifs de développement durable 2030 adoptés en 2015 par l’ensemble des États membres de l’Organisation des Nations Unies. La Valeur de cette publication réside dans la reunion qu’elle opère entre science, stratégie et Espoir en proposant des données de référence et des analyses visant à appuyer les travaux nécessaires au progrès qu’aucune personne ou entité ne pourrait accomplir seule. En tant que philanthrope engagé sur le chantier de la conservation des grands singes, je suis fier et ému de soutenir cette série grâce à la fondation que j’ai créée il y a plus de 20 ans. Je suis sûr que La planète des grands singes constituera un important moyen d’information dans les années à venir, et j’adresse mes félicitations et remerciements à toutes celles et ceux qui ont contribué intellectuellement et humainement à ce projet.